En Amazonie, les pêcheurs baniwa partagent leur rivière avec les loutres.

En Amazonie, les pêcheurs baniwa partagent leur rivière avec les loutres.

Vérifié · 2 sourcesN° 09330 Oct 26

« Ils appartiennent à cet endroit. » C’est ainsi qu’un pêcheur de Tucumã Rupitá, une communauté baniwa du nord-ouest du Brésil, explique pourquoi on laisse les loutres tranquilles quand elles pêchent près de soi. Il parle des loutres géantes, qui partagent depuis toujours sa rivière.

Sur l’Içana, un affluent du Rio Negro proche de la frontière colombienne, des chercheurs ont observé un matin des pêcheurs baniwa allant relever leurs nasses dans une eau vive et peu profonde. Un peu en aval, un groupe de loutres géantes chassait lui aussi, les têtes surgissant de l’eau, un poisson rayé serré entre les pattes. « Elles sont presque impossibles à ignorer », résume l’écologue Jansen Zuanon.

La rivière n’est pourtant pas généreuse : ses eaux sombres et acides abritent des poissons variés mais peu abondants. Ailleurs en Amazonie, des pêcheurs accusent les loutres de leur prendre leurs poissons et d’abîmer leurs filets, et dans certains endroits, des loutres ont été tuées. Ici, une étude publiée en 2026 dans Frontiers in Conservation Science raconte autre chose.

Sur dix-neuf pêcheurs interrogés dans sept communautés, 84 % croisent régulièrement des loutres en saison sèche, mais seuls 32 % les considèrent comme des concurrentes. Les deux ne pêchent d’ailleurs pas tout à fait la même chose : les Baniwa visent des poissons moyens à gros, surtout dans les lacs, tandis que les loutres mangent surtout des petits poissons, et les loutres géantes préfèrent les ruisseaux peu profonds.

Les pêcheurs ajustent aussi leur comportement. Quand ils croisent des loutres, ils changent de coin, attendent qu’elles s’éloignent ou font moins de bruit, car les loutres géantes fuient les bateaux et les moteurs.

Pour beaucoup de Baniwa, la raison est plus profonde. Les loutres géantes sont les pajés des eaux, des gardiens de la santé des poissons, et leur présence indique que le monde aquatique est protégé. Dans le récit de la création rapporté par les anciens, ceux qui ont couru vers la rivière sont devenus dauphins, loutres et loutres géantes.

Cette relation a pourtant traversé une rupture. Dans les années 1950 et 1960, l’« âge des peaux » a vu des commerçants acheter les fourrures, et des Baniwa ont été payés pour chasser les loutres, dont les populations se sont effondrées dans la région. Une loi brésilienne de 1967 a interdit la chasse commerciale, mais dans le haut Rio Negro, les premiers signes nets d’un retour des loutres géantes ne sont apparus que dans les années 1990, après la délimitation des terres indigènes et le départ des commerçants extérieurs.

Les Baniwa ont accueilli ce retour comme un signe de bonne santé de la rivière. Les anciens racontent que les poissons reviennent avec les loutres géantes, en suivant leur pajé. Les chercheurs notent que la raison exacte de la baisse des poissons est difficile à établir : certains l’attribuent aux filets maillants introduits par des extérieurs.

La chercheuse Natalia Camps Pimenta, qui a dirigé l’étude, rappelle qu’une telle coexistence ne se produit pas par hasard : elle tient à l’histoire, aux droits sur le territoire et à la continuité des savoirs locaux. Elle souhaite que les savoirs autochtones soient reconnus comme « un système sophistiqué pour comprendre et gérer le monde », et sur l’Içana, pêcheurs et loutres se partagent de nouveau la rivière.

Sources : Mongabay — Between revered and hunted: The journey of human-otter coexistence in the Amazon (29 octobre 2026) · Pimenta et al. — Coexistence in rivers of hunger: Human–otter relations and « Shamans of the Waters » in an Amazonian socioecological system, Frontiers in Conservation Science, 2026